Interview Claire Pétetin
Interview Claire Pétetin

Pour Imaginez maintenant, Claire Petetin, architecte, designer, enseignante à l’école nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux, développe avec huit étudiants, un jeu de rôle virtuel, selon le principe de la réalité augmentée, qui prend pour cadre l’espace accessible et inaccessible de la caserne Niel et ses protagonistes (graffeurs, gens du voyages, promoteurs, politiques, architectes…), en questionnant les représentations d’un territoire urbain. 

 

 

 

 

Comment décririez-vous votre proposition ?


Le projet UrbanXgame fonctionne comme un jeu virtuel multi-utilisateurs. Durant les quatre jours de la manifestation, dans l’enceinte de la Caserne Niel,  la possibilité est  offerte aux visiteurs de jouer dans  l’espace public avec des objets volants radiocommandés. Entre drones et ballons dirigeables miniatures, ces hybrides sont équipés d’un système de captation. Ces drones vont enregistrer des informations, en parcourant le territoire de la caserne accessible, avec la possibilité d’approcher des espaces que le corps ne peut ni pratiquer ni percevoir. Les objets volants sont en quelque sorte des intrus, ou des avatars qui déambulent à travers des sphères inaccessibles à l’échelle du corps, qui jouent avec les limites convenues, et transgressent les règles en s‘appropriant des espaces interdits au public. Les informations récoltées sont interprétées en temps réel par une plateforme technologique et traduites sous la forme d¹une représentation visuelle, à la manière d’une cartographie fluctuante du site. Ces représentations numériques, sorte de réalité augmentée de l’espace de la Caserne, sont données à voir sur un grand écran.  

 

Le jeu a pour objectif de questionner la perception subjective d’un territoire et sa représentation, en prenant en compte la complexité de ses dimensions : ses géométries, ses ambiances, ses émotions, mais aussi ses tensions, ses limites et ses conflits. UrbanXgame, plus qu’un projet, est une série d’expériences sensorielles et physiques, que la représentation restitue en construction virtuelle. Le jeu semble montrer qu’il n’existe pas une représentation unique et objective de la Caserne, mais une infinité de représentations. Comme si la
 complexité d’un site urbain était insaisissable.

 

Pour les architectes et les urbanistes, la question qui demeure est d’arriver à gérer cette temporalité intermédiaire nécessaire à la mise en projet d’un espace urbain. Il faut admettre cette complexité et considérer qu’i s’agit d’un espace de travail, d’expérimentation et de recherche. Or aujourd’hui, avec les moyens et les outils dont nous disposons, nous passons directement de l’état des lieux d’un territoire à son état projeté. En réalité, cette transformation nécessite des expertises  beaucoup plus approfondies.

 La place du joueur virtuel dans UrbanXgame pourrait être celle de l’usager, de l’habitant dans les dispositifs participatifs mis en place à l’occasion de projets de requalifications urbaines.

 

Selon vous, quel type de dialogue aujourd¹hui peut-il exister entre les urbanistes-architectes et les
habitants ?


Le dialogue ne concerne pas que les urbanistes, les architectes et les usagers, il implique également les décideurs. Les urbanistes et les architectes sont des acteurs de cette médiation. Or, l’organisation des pouvoirs publics fonctionne de telle manière qu’elle ne peut pas prendre en compte la complexité des situations  existantes sur un territoire concerné par un projet de requalification urbaine. L’architecte et l’urbaniste sont ceux qui tentent de restituer auprès des pouvoirs publics la représentation la plus juste, mais les outils d¹interprétation et de transmission n’existent pas à l’heure actuelle pour que le dialogue dont vous parlez soit effectif.

 

 L’une des limites actuelles est la représentation par plan en 2D ou en 3D de l’espace public, qui ne reflète qu’une image physique et statique  donc forcément simplifiée et stéréotypée. Or, il existe d’autres formes de réalités, moins perceptibles, moins saisissables, qu’il faudrait savoir représenter, interpréter, et réévaluer en permanence.

 

Je constate que le dialogue, lorsqu’il se veut participatif en rassemblant usagers, architectes, urbanistes, et pouvoirs publics, est souvent inefficace. Nous ne savons pas aujourd’hui comment créer du lien, écouter les désirs des citoyens, répondre aux particularités. Et nous revenons toujours au même protocole à sens unique du principe de concertation, en occultant toutes les hypothèses qui peuvent nourrir les relations entre les citoyens et ceux qui projettent l’avenir des territoires urbains.  Le leurre est vraiment là.

 

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